Médecine prédictive : où en est-on ?

By Agnes 3 années ago

Autrefois réservée aux devins et aux cartomanciennes, la prédiction est en passe devenir une réalité  dans le domaine de la santé grâce notamment au séquençage du génome, aux « Big Data » ou encore à l’explosion des nouveaux outils numériques. La médecine prédictive était au coeur des débats le 9 Mars 2016 lors des 7èmes assises de Technologies Numériques de Santé. Morceaux choisis des questionnements et réflexions qui ont émergé des discussions.

Médecine prédictive : de quoi parle-ton ?

La médecine prédictive repose sur l’utilisation de différents tests :

  • des tests présymptomatiques monogéniques (ex : maladie de Huntington, glaucome)
  • des tests de gènes de susceptibilité (ex : gènes liés à des maladies multifactorielles comme le diabète, l’HTA, Alzhiemer…)
  • des tests diagnostiques pour des traitements ciblés (ex : en oncologie, tests permettant de s’assurer de la valeur ajoutée de thérapies ciblées)
  • l’analyse comportementale prédictive (ex : observance des traitements dans les maladies chroniques)

Thomas Croizier, de Monitor Deloitte, soulignait plusieurs questions et notamment celle-ci : avant de prédire, encore faudrait-il savoir pourquoi. S’agit-il de prédire pour prévenir, pour guérir, pour investir ? Par ailleurs, selon lui la médecine prédictive devra faire face à différents défis : il s’agira de répondre à des questions d’ordre technique et clinique, économiques mais aussi émotionnelles, éthiques et sociétales (voir photo ci-dessous) si l’on veut qu’elle ait un impact réel tant d’un point de vue individuel que social.

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Le paléoanthropologue : quel regard ?

Du point de vue de Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France, plutôt que la médecine prédictive, c’est la médecine évolutionniste qu’il faudrait privilégier. Déjà, lors des 3èmes assises de l’Innovation thérapeutique en 2015, Pascal Picq évoquait cette idée (http://innovation-therapeutique.aromates.pro/?page_id=215) : « Longtemps, la médecine a été pensée comme un combat entre les hommes et les agents pathogènes. Cela a permis de se débarrasser de grandes épidémies« . Mais on oublie que l’homme a non pas évolué mais co-évolué avec les autres espèces (animales, virus, bactéries…). « D’un point de vue évolutionniste, le fait de vouloir éliminer tous les agents pathogènes, c’est aller aussi à l’encontre de millénaires de coévolution ». Il est nécessaire de « comprendre que, comme pour les maladies nosocomiales, des progrès accomplis dans un domaine font émerger d’autres problèmes, ce qui oblige à repenser les pratiques thérapeutiques« .

Or, l’homme change son environnement, considérablement, et de nouvelles maladies émergent. En changeant son environnement, l’homme a vu son espérance de vie augmenter, certes, mais les maladies neurodégénératives ont aussi fait leur apparition et la pollution est devenue la 1ère cause de mortalité dans le monde. D’après Pascal Picq, « avec la médecine prédictive, on soigne les conséquences mais on ne regarde pas l’environnement dans lequel on vit« .  Selon lui, la « precision medicine » mise en avant aux USA par Barack Obama en 2015 (https://www.nih.gov/precision-medicine-initiative-cohort-program), qui n’est autre qu’une médecine évolutionniste, apporterait des réponses complémentaires aux 4P (médecine préventive, prédictive, personnalisée, participative). Dans la médecine d’aujourd’hui, « la technologie apporte des choses formidables, mais il ne faut pas oublier le passé, l’environnement, les habitudes« .

Les algorithmes et les outils de simulation remplaceront-ils la recherche clinique ?

Selon Jean Colombel, de Dassault systèmes, le numérique ouvre de nouveaux horizons car il permet par exemple de mettre en place des modélisations d’organes ou bien encore de cellules. Pour Nora Benhabiles, du CEA, le numérique permet de faire travailler ensemble et d’accompagner tout un écosystème (chercheurs, industriels, associations de patients…) au niveau régional, européen et mondial. En France, ce fonctionnement est encore difficile en raison de différents facteurs (acceptabilité du marché, culture, éthique), mais ce système est vertueux dans d’autres régions (Hollande par exemple).

Pour Manuel Géa, président de Centrale Santé, le numérique n’est qu’un moyen, il ne remplacera pas la recherche clinique. Selon lui, il faudrait sortir du cadre et passer de l’Evidenced Based Medicine à la Mechanism Based Medicine. Pour cela, le problème n’est pas le numérique mais le besoin de former les gens : il faudrait remettre à l’honneur les physiologistes, les biologistes et former des data scientists.

Pour Jean-François Thébault, de la HAS, « passer de l’algorithme à la cellule, de la cellule à l’organe et de l’organe à l’individu« , ce n’est pas si simple. On pense qu’en connaissant le génome, on va pouvoir tout prédire, là encore ce n’est pas si simple. Un exemple récent, Biotrial :  toutes les procédures semblent avoir été respectées et pourtant l’inattendu est arrivé.  Autre problématique à résoudre : la question du modèle d’évaluation des outils. Aujourd’hui, le gold standard, ce sont les études randomisées, or, on se rend compte aujourd’hui que ce modèle n’est plus valable pour évaluer les nouveaux outils. Il est donc nécessaire de mettre en place un travail universitaire pour proposer de nouveaux modèles d’évaluation afin d’aider les régulateurs à prendre des décisions.

Et quid du financement  ? C’est un sujet à part entière. Comme le rappelait Manuel Géa, les gens formés passent plus de temps à chercher un financement qu’à faire de la recherche, « c’est un désastre ». Pascal Picq, souligne qu’à l’avenir les chercheurs vont devoir faire du crowdfunding, monter des start-up pour poursuivre leurs recherches. C’est déjà le cas pour certains d’entre eux.

Prédire pour mieux guérir ?

Pour Marc Salomon d’Anticipation Santé, « la prévention n’intéresse déjà pas beaucoup de monde, et aujourd’hui on veut prédire !« . Selon lui, dans le terme « prédiction », on entend uniquement le génome et les data mais il manque toujours la notion de comportement. Pourtant, alors que l’espérance de vie a fortement augmenté jusqu’à nos jours, la sédentarité et l’obésité contribuent à la faire diminuer. Selon lui, il ne faut donc rien imaginer sans mettre en amont le patient et le médecin.

 

La médecine prédictive suscite l’espoir de pouvoir connaître son avenir, d’éviter certaines maladies ou de les prévenir. Néanmoins, la co-évolution, l’environnement, le comportement des individus (les facteurs psychosociaux ?) doivent être pris en considération et de nouveaux modèles d’évaluation, de recherche, économiques doivent être imaginés pour faire de la médecine de demain une médecine vertueuse.

 

 

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